Chronique – Le regard, Ken Liu

Le regard de Ken Liu

Pour ce samedi nécromancie, je ressuscite un retour initialement publié sur Facebook en février 2021. Il s’agissait de ma troisième lecture de l’auteur, après l’Homme qui mit fin à l’histoire et La ménagerie de papier.

Je suis très chiant quant à la longueur des livres. Je n’aime pas le trop court, ni le trop long. La collection Une heure Lumière au Bélial a pourtant réussi l’exploit, entre autres choses, de me faire adhérer au format « novella » et propose encore un très bon récit, qui s’insère parfaitement dans la ligne éditoriale.

Ken Liu écrit de la SF comme je l’aime : utiliser un élément imaginaire, ici science-fictif, pour nous amener à réfléchir sans négliger les émotions, ce qui donne des textes très puissants. Ce roman court se déroule dans un futur proche, dans une veine proche du cyberpunk. Ruth Law, l’héroïne, est une détective douée mais marquée par un drame personnel. Comme toutes les forces de l’ordre, elle est équipée d’un « régulateur », implant cyber qui a pour rôle de contrôler les émotions à volonté. L’intérêt est évident : enquêter, recueillir des indices, interroger… tout en gardant la tête froide, en mettant de côté les à biais provoqués par la tristesse, la colère ou encore l’amour. L’alliance de l’intelligence humaine et de la rationalité informatique en somme.

« Elle déteste porter une arme à feu quand elle mène une enquête. Un homme en veste de sport dissimulant un pistolet se fondra partout, mais une femme vêtue d’une tenue capable de cacher le même pistolet se verra comme le nez au milieu de la figure. L’avoir dans son sac à main est d’ailleurs une mauvaise idée. Ça procure un faux sentiment de sécurité susceptible de se retourner contre vous : rien n’est plus facile à arracher qu’un sac.
Si elle est en plein forme pour son âge, ses adversaires se révèlent presque toujours plus grands, plus lourds, puis puissants. Se montrer plus vive et frapper la première lui permet de compenser ces défauts.
Mais ça ne suffit toujours pas.
Elle va voir son docteur… pas le médecin traitant indiqué sur la carte de son organisme de santé. »

Elle est chargée d’enquêter sur le meurtre d’une jeune escort girl. Cette dernière a été froidement assassinée, puis énucléée. L’enquête se dirige vite vers un client, un « régulier ». Ken Liu alterne alors les scènes entre les deux antagonistes, l’assassin et la détective. Le postulat du livre repose donc sur le jeu de mot autour du terme anglais « regular », qui rattache « régulateur » et « régulier ». Pour avoir twitté un peu avec Le Belial et Pierre-Paul Durastanti, le traducteur, le choix du titre français a demandé pas mal de réflexion pour finalement aboutir au « regard », presque homophone de « regular » tout en intégrant un autre élément de l’intrigue. C’est d’ailleurs intéressant de voir comment un « simple » titre peut orienter l’angle d’attaque d’une lecture…

Finalement, tous les éléments distillés par Ken Liu s’imbriquent, comme un puzzle qui s’assemble. Il est très difficile de décrocher des dernières pages tant la tension monte, et tant les éléments font sens. La scène finale est une apothéose qui m’a laissé en apnée, preuve d’une grande maitrise et d’une intention claire dès le départ. Attendez-vous à le lire d’une traite.

Vous aimerez si vous aimez la SF finement ciselée, maitrisée de bout en bout.

Les +

  • Le choix du format du récit court, parfaitement approprié.
  • Tirer un récit abouti en partant d’un « simple » jeu de mot.
  • Une fin parfaite.
  • La réflexion : est-il souhaitable de laisser ses sentiments de côté ?
  • Le travail éditorial : choix des récits, la couverture, la traduction…

Les –

  • Une solution de facilité pour boucler l’enquête mais qui évite de trop casser le rythme

Résumé éditeur

DEMAIN…
Dans son registre, celui de l’investigation, Ruth Law est la meilleure. D’abord parce qu’elle est une femme, et que dans ce genre de boulot, on se méfie peu des femmes. Parce qu’elle ne lâche rien, non plus, ne laisse aucune place au hasard. Enfin, parce qu’elle est augmentée. De manière extrême et totalement illégale. Et tant pis pour sa santé, dont elle se moque dans les grandes largeurs — condamnée qu’elle est à se faire manipuler par son Régulateur, ce truc en elle qui gère l’ensemble de ses émotions, filtre ce qu’elle éprouve, lui assure des idées claires en toute circonstance. Et surtout lui évite de trop penser. À son ancienne vie… Celle d’avant le drame…
Et quand la mère d’une jeune femme massacrée, énuclée, la contacte afin de relancer une enquête au point mort, Ruth sent confusément que c’est peut-être là l’occasion de tout remettre à plat. Repartir à zéro. Mais il faudra pour cela payer le prix.
Le prix de la vérité libérée de tout filtre, tout artifice. Tout regard…

Le Regard de Ken Liu, traduction de Pierre-Paul Durastanti, aux éditions Le Belial, collection Une Heure Lumière (parution vo en 2014 – traduction et édition de 2017), 112 pages.

7 commentaires sur “Chronique – Le regard, Ken Liu

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  1. Je me souviens que ça avait été mon premier Ken Liu et que je m’étais dit ouais d’accord sympa mais sans plus. Puis j’ai lu d’autres textes de lui et boum 🤩
    Comme toi j’adore la collection uhl elle m’a réconciliée avec le format court.

    Aimé par 1 personne

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